🎙️ Interview EXPERT - Sylvain Forge



Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer en quoi consiste votre métier d'expert en cybersécurité au sein du ministère de l'Intérieur ?
Je m'appelle Sylvain Forge, je suis capitaine de police à Nantes, marié, père de trois enfants et auteur de treize romans.
J'exerce une fonction d'analyste sur les problèmes de cybercriminalité, mais aussi de sensibilisation au risque cyber, auprès des entreprises et des laboratoires de recherche. Parler des intelligences artificielles et de leurs risques, par exemple, c'est devenu une partie importante de mon travail. Les IA, tout le monde en parle comme d'une opportunité, et personne comme d'une arme. Or c'en est une. Dès aujourd'hui. Un grand modèle de langage alimenté par tes données d'entreprise, c'est pas juste un risque technologique : c'est un multiplicateur de dégâts. On peut automatiser une attaque qui prenait cinq jours en deux heures, générer mille variantes d'un email de phishing en trois secondes, avec une persuasion presque parfaite parce que l'IA a appris ce qui marche sur les humains. On peut aussi créer une fausse vidéo d'un PDG, faire croire à une fusion-acquisition imaginaire, et faire chuter une action en Bourse avant que quelqu'un ait compris d'où venait le signal.
D'une façon générale, mon public est avant tout professionnel, même si à travers mes livres et mes conférences en bibliothèques et médiathèques, je vulgarise mon discours. Ma prochaine conférence (L’IA et ses dangers, à travers mes romans policiers) se déroulera à l’occasion de la fête de la science, le samedi 17 octobre 2026 (17 h) à la médiathèque de Saint-Sébastien-sur-Loire.
Comment vous est venue l'envie de vous orienter vers la cybersécurité ?
Par accident, presque. Je bossais au ministère à Paris et je voulais muter en province avant de faire un enfant, j'ai commencé à travailler sur les questions de blanchiment et de financement du terrorisme, puis je me suis intéressé au cyber et aujourd'hui c'est une grosse part de mon travail. Ça m'a fasciné, et ça me fascine toujours, à quelques années de la retraite. La psychologie derrière chaque attaque, la logique de l'adversaire, c'est du roman sans le savoir.
Que pensez-vous de la place qu'occupe aujourd'hui la cybersécurité dans les romans policiers ?
Elle est marginale, franchement. En France, seuls trois ou quatre auteurs en parlent vraiment sérieusement, ceux qui ne cherchent pas juste à faire du décorum technologique. Pour le reste, c'est du gadget. Moi j'essaie de ne pas tomber dedans, précisément parce que cette niche me permet d'être honnête. La cyber en polar, c'est encore largement un continent inexploré en France, et c'est dommage. Mais ça me donne une responsabilité : si je dis une ânerie technique, je suis le seul à devoir m'excuser. Il n'y a pas assez de bruit pour que mon erreur passe inaperçue.
Est-ce représentatif de la réalité de votre métier ?
Des romans qui parlent d'enquête cyber, en France, je n'en connais pas vraiment à part les miens. Il faut avouer qu'écrire un polar cyber est plus compliqué qu'un polar classique. Un tueur en série, c'est narrativement simple : antagoniste visible, victimes, psychologie explorable, scènes dramatiques évidentes. Le lecteur comprend d'instinct. Et c'est la même chose pour un trafic ou un règlement de comptes ; il y a des enjeux matériels qu'on saisit tout de suite. Avec la cyber, tu commences handicapé. Une attaque, c'est invisible. Il n'y a pas de couteau, pas de revolver ni de corps. Le lecteur doit d'abord comprendre le danger avant d'en avoir peur. Et cette compréhension, l'auteur doit la construire. Sans parler du rythme. Une enquête cyber vraie c'est des semaines sur des logs, de l'archéologie numérique. Tu ne peux pas remplir deux cents pages avec ça. Mais tu dois aussi pas tricher trop fort, sinon les lecteurs qui s'y connaissent sentent l'arnaque.
Quel est le rôle des experts en cybersécurité aux côtés des enquêteurs ?
Ça a complètement changé en dix ans. Ce n'est plus une question de traiter les cyberattaques en silencieux dans un coin ; le cyber est devenu central, intégré à presque tous les types d’enquête : homicides, escroqueries, trafic de stupéfiants, pédocriminalité. En fait, partout il y a une trace numérique maintenant, et elle vaut souvent plus qu'une trace physique. Un message crypté, un log de géolocalisation, un transfert bancaire horodaté, c'est incontestable devant un juge. Les enquêteurs doivent pouvoir extraire cette preuve, documenter sa chaîne de conservation et l'expliquer à des gens qui n'ont jamais ouvert une base de données.
Si tu n'as pas un expert cyber à côté de toi dans une enquête moderne, tu rates les trois quarts du tableau !
Pouvez-vous nous raconter en quelques mots une situation ou une affaire qui serait digne de devenir un polar ?
L'affaire Free de 2024 aurait tout d'un cyberpolar de premier ordre ! On a des millions de données personnelles dérobées, puis proposées à la vente sur des forums clandestins, avec une rançon réclamée en cryptomonnaie : c'est l'architecture du chantage moderne. Et voilà le vertige : les enquêteurs remontent la chaîne, décortiquent les pseudonymes, traversent les marchés noirs numériques et finissent par identifier un drôle de suspect ! Un lycéen de dix-sept ans, seul devant son écran qui menace une entreprise comptant des millions de clients. C'est ça le vrai cyber-polar : pas un génie de trente-cinq ans en hoodie noir, mais un gamin qui a compris trop tôt qu'il pouvait faire effondrer quelque chose. C'est du matériel romanesque brut.
Parmi tous vos ouvrages, quel est celui qui fait le plus référence à votre métier ou aux missions que vous avez exercées ?
Je pense à « Tension extrême » (Fayard), lauréat du prix du quai des Orfèvres 2017, « SARA » et « VERITAS » (éditions du livre de poche), « PARASITE » (livre de poche) qui évoque l'utilité des IA dans la résolution des cold cases.
Quelle est votre actualité littéraire ?

Un prochain roman à paraître en janvier 2027 chez un nouvel éditeur, et cette même année, la sortie de « NI LE JOUR NI L’HEURE » (actuellement en sélection pour le prix CESI du roman cyber 2026) au Livre de poche.
Enfin j'ai le plaisir d'avoir participe au prochain opus de « 22 v’là les flics » qui sera édité chez Mareuil éditions, réunissant 22 auteurs policiers ou anciens policiers dans un recueil de nouvelles dont les droits seront reversés à Orpheopolis, l’organisme qui œuvre pour les orphelins de la police nationale. Sortie prévue en mars 2027.
Le mot de la fin..
« La cybersécurité et le polar racontent finalement la même chose : une menace invisible, des traces laissées dans l’ombre et des hommes qui tentent de comprendre avant qu’il ne soit trop tard ».

🎙️ Interview EXPERT - Sylvain Forge réalisée par Marie-Laure, blogueuse et chroniqueuse de Ma Folie Livresque
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